Faut-il pimenter sa vie sexuelle?

Difficile d’y échapper : les injonctions à explorer notre sexualité sous un angle kinky dépassent la seule lignée des magazines dits féminins. Lesquels, cela dit, dictent tout de même 10 pratiques à tester au moins une fois dans une vie : maintenant, on peut donc clamer tranquillement que si à 50 ans, tu n’as pas joué du martinet sur un-e partenaire saucissonné-e en public (de préférence dans un donjon à 70 balles l’entrée), eh bien t’as raté une belle occasion de contrebalancer l’absence de rolex à ton poignet.

Ainsi, le monde du cul se diviserait en deux espaces bien distincts : à ma droite les couples plutôt vieux monde, monogames et ennuyeux, qui ne s’extraient d’un missionnaire mensuel qu’à la faveur d’un adultère sous forme de sextos avec le/la stagiaire, englués dans une hétéronorme pesante, qui n’auraient pas bien compris que la pénétration n’est plus une fin en soi, allant cependant manifester avec enthousiasme contre la PMA et diffusant des idées bien arrêtées sur la manière de conduire une sexualité couleur catho, aussi progressiste donc que la collection Dim de Jean Paul XVIII.

« Slip du pape » dans le moteur de recherche donc.

A ma gauche, des pansexuels jeunes et décomplexés, en couple libre ou polyamoureux, multipliant les occasions de s’éclater, maniant avec brio le shibari et les soirées échangistes, dessinant avec enthousiasme un univers joyeux de fesses épanouies et de verges repues, militant pour du porno queer et éthique entre deux écoutes de podcast cools sur le plaisir prostatique.

Aussi, pour créer de la porosité entre ces deux espaces, afin de dépasser les préjugés/les blocages et surtout l’ennui insidieux qui s’installerait inexorablement au fil des mois à deux, on vous conseille de « pimenter votre vie sexuelle » : ie, d’y instituer un côté plus trash, avec la parole, les jouets, ou même la douleur. On vous conseillera pour les fetes des menottes en moumoute rose, des bandeaux pour les yeux, enfin tout un attirail 50 shades of grey bas de gamme, à même soi disant de « Pimper » son rapport au cul – injonctions ou conseils qui indiquent grosso modo que ta sexualité est jugée comme morne ou routinière, c’est de ta faute, tu n’as plus qu’à claquer un PEL en baillons, cordes, vibros et j’en passe. Pimenter serait donc le mot joli pour ajouter de la contrainte, ou de la douleur.

Maia Mazaurette, qu’on ne présente plus, a proposé cette Ted-s Talk sur le sujet, que je trouve assez fascinante puisqu’elle propose de prendre le contrepied des préceptes de nouveauté et de piment en acceptant l’ennui sexuel. Ce n’est quand même pas banal d’affirmer qu’on va décroitre le plaisir en y ajoutant une tonalité proche de la douleur, ou de la contrainte. Si on suit bien la logique jusqu’au bout, quand vous déprimez face à un petit salé de tofu aux lentilles bio, il ne s’agit pas seulement d’y ajouter un peu de pili pili. Donnez-vous donc des petits coups de fourchette sur la langue, bande de coincé-e-s.

Le rapport à la douleur et à la contrainte ne va pourtant pas de soi. C’est OK d’avoir une appétence pour le BDSM, qui est d’ailleurs un ensemble de pratiques souvent bien plus complexes qu’on ne l’imagine, et c’est tout aussi OK de ne pas fantasmer sur un rapport de pouvoir (car le jeu du BDSM tourne finalement autour de ce sujet). Etre attaché-e par exemple peut fortement devenir ennuyeux, d’une part parce qu’on est privé-e de la liberté de ses mouvements et donc d’une forme de contact choisi, en conscience, d’autre part parce que la charge mentale de celui ou celle qui attache devient conséquente et pas forcément propice à cette danse chorégraphiée que peut devenir un rapport sexuel « réussi ». La douleur comme moteur d’excitation et de fantasmes, qu’elle soit infligée ou subie, ne concerne statistiquement qu’une petite partie de la population, on est pas du tout obligé-e-s d’aimer ça.

Mais le BDSM peut être drole aussi je vous assure

D’un point de vue plus large que celui du cul seul, ces incitations permanentes à sortir de notre zone de confort sont un peu fatigantes (surtout en plein hiver, quand affronter l’extérieur relève déjà de la grosse gageure). Elles forment sous certains aspects une prérogative à s’habituer au stress, et indiquent une inéquation préjudiciable entre une société qui pousse perpétuellement les individus dans leur propre limite et la capacité à ne rien faire, à se reposer, à rester dans son « confort », justement. Pourquoi donc ne pas rester dans ce confort, pour une fois, et faire plutôt de notre sexualité un cocon, quitte à accepter la dose d’ennui et de routine si elles s’invitent, plutôt que de les repousser à grands coups d’innovation perpétuelle?

Et puis, de base, on se méfiera des conseils bien pensants de ces mêmes magazines qui m’ont faire croire pendant longtemps que plus je simulerais, plus le garçon en face serait satisfait, et donc plus je serai « un bon coup », au détriment de mon plaisir. De même, les modes genre 50 shades of grey vulgarisent à l’excès une esthétique qui dépasse le seul donjon rouge et noir, et ce n’est pas avec des draps de soie et des miroirs au plafond que vous deviendrez plus à l’aise avec le cul – vous aurez juste l’air d’être un habitué du Carlton, ce qui commence tout de même à friser avec le ridicule.

Alors, comment faire pour prendre le contrepied de tout cela, et instaurer de la douceur dans notre rapport au cul? (partons du principe ici que vous instaurez ceci avec un-e partenaire plutot régulièr-e, ou en tout cas quelqu’un avec qui les calins sont de mise)

  1. Renouer avec de la tendresse. De la vraie et de l’inhabituelle. Si on se visualise mal flatter un genou avec emphase, sortir des chemins tout tracés seins/sexe/fesses, pour visiter la cuisse, la nuque, les épaules, les pieds, peut devenir franchement emballant. J’ai découvert sur le tard que ma zone érogène première, en dehors des habituelles, était mon omoplate, et ce n’est pas avec un coup d’un soir et/ou dans une soirée privée que ça aurait pu m’arriver.
  2. Renouer avec l’intensité. On ne le dira jamais assez : l’importance du regard! Et de l’intention de ce même regard. Parce que si vous plongez les yeux dans ceux de votre partenaire en songeant à la facture d’elctricité, ça se voit tout de suite, donc posez une intention « cul » et ça sera très « cul ».
  3. Renouer avec les fantasmes. Nous sommes traversé-e-s par à peu près 20000 de fantasmes chaque jour (quoi, pas vous?), alors les convoquer pendant l’acte n’a rien d’anormal, et vous n’êtes pas une mauvaise personne si le fessier du voisin/de la voisine apparait dans votre grotte mentale tandis que votre partenaire actuel-le vous présente le sien. Voire, les formuler (avec tact, parce que vas y je pense trop à la voisine c’est légèrement vexant) peut ajouter une bonne d’excitation à l’affaire
  4. Renouer avec la lenteur. Se déshabiller en prenant tout son temps, (sans forcément plier son caleçon hein, ), embrasser, accepter que ça ne soit pas tout de suite cris d’orfraie et traversins par terre. Voir ce qui vous appelle. Prendre l’autre par la nuque? Souffler dans son oreille? Se brancher à l’autre, toujours. Empathie for ever.
  5. Renouer avec le no-sexe. Oui. Le no-sexe. Prendre le temps de se découvrir nu-e-s, sans obligation d’excitation, encore moins de jouissance à caractère immédiat. Instaurer des zones de recherche, des temps consacrés à la découverte du corps de l’autre, contempler l’arrondi de la hanche, les pectoraux, les poignets. Mettre de la musique, comme dans les années 90. Voire danser un slow. Allumer une bougie. Se débarrasser de la peur d’être trop « straight », ennuyeux.
  6. Ca parait évident, cependant l’injonction à explorer des niveaux évolués du cul a parfois pour corrélat de se jeter sur des partenaires qui ne nous plaisent pas vraiment (coucou mes plans ratés Tinder et autres) : alors, prenez le temps aussi de vous sentir bien avec quelqu’un, de vous sentir satisfait-e sur d’autres niveaux que le cul seul, parce qu’en soi une bonne petite masturbation sinon, ça fait tout aussi bien l’affaire.
  7. S’assumer tel-le quel-le, que vous soyez asexuel-le, sexophobe, ou sexophile (ou non déclaré-e pour le moment). Avec les failles qui en découlent forcément. Rien ne met davantage en confiance qu’une personne qui se connait, et qui pose le cadre de sa vulnérabilité.
  8. Accepter du coup que l’autre ne soit pas toujours dedans, toujours parfait, ce n’est pas grave et sinon, reste toujours le pili pili dans le tofu aux lentilles pour vous consoler.

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