Manif incandescente (1) :

Tout avait commencé le 5 décembre 2019, premier jour d’une mobilisation générale de grande ampleur contre la réforme des retraites – et dans une synchronicité assez magique, jour de ma découverte de l’orgasme. Comme si mon corps, à l’image d’un mouvement collectif refusant de s’aliéner à un travail pénible lorsqu’on se fait décidément trop vieux pour faire autre chose que s’octroyer de douces journées tissées de plaisirs gratuits (c’est ma vision de moi en dame âgée, une sorte de Whoopi Goldberg devenue épicurienne incontrolable), comme si mon corps donc s’émancipait lui aussi d’un carcan devenu insupportable : simuler le plaisir pour apaiser les tensions conjugales, lors de rapports sexuels anecdotiques, dénués à la fois de romantisme et de sensations fortes, dont la durée reste suffisamment courte pour préserver l’estime de moi-même, forcée de jouer l’extase pour quelques minutes seulement, le temps que mon mari pousse de grands râles derrière moi avant de s’affaisser sur le lit et de s’endormir comme un bienheureux (tandis que j’hésite parfois à me masturber discrètement pour me faire jouir).

Paul savait pourtant me baiser. Fut un temps. Au début, sa chemise entrouverte sur son cou nervuré comme un taureau, cette machoire carrée qui signe assez invariablement l’ambition masculine, sa manière de m’agripper par les hanches pour me retourner sur le lit et me prendre sans ménagements m’excitaient au plus haut point. Dans l’urgence qu’il semblait mettre dans chacune de nos levrettes – sa position préférée, celle qui lui permettait de me mater les fesses, de me les caresser, de les prendre dans la main avant de décharger copieusement sur elles – je lisais l’empressement de l’amour. Je me racontais que jamais aucun homme ne m’avait désirée comme ça. J’étais flattée de me voir ainsi retournée et prise « sauvagement », donc avec force, rapidité. J’aimais ça, le contraste entre la brutalité de nos rapports et l’intimité tendre qui nous reliait par ailleurs.

Il faut admettre aussi qu’à l’époque, j’étais un peu naïve. Pour ne pas dire complètement neuneu. Je croyais en la vertu de l’effort, du compromis, en amour déjà – et dans tous les autres domaines de ma vie. Je pensais qu’il fallait arrondir les angles, préserver les autres, éviter les conflits. Une bonne fille quoi. Obéissante, douce, écartant les cuisses sans trop se poser de question ; je me disais que si mon mari éprouvait une quelconque frustration avec moi, il finirait par aller voir ailleurs.

Et puis, rapidement, mon métier de docteure urgentiste a pris beaucoup de place dans mon existence. Entre les nuits de garde, l’atmosphère apocalyptique perpétuelle qui ne manque pas de régner au bloc, la fatigue nerveuse (se réveiller en pleine nuit, est-ce que je ne suis pas passée à côté d’un problème plus grave avec la dernière patiente), les occasions de faire l’amour avec Paul se sont faites aussi improbables qu’un régime politique sans corruption.

On est devenus riches, en plus, et on a remplacé les plaisirs de la chair par une autre forme de sensualité : de bons restos. Un plaid moelleux pour le canapé. Des vacances idylliques au soleil. Une aisance au quotidien. Un confort trompeur, pour adoucir les cadences infernales de nos semaines trop chargées. Bien sur que ça finissait par me manquer, le sexe, mais je n’y pensais plus tellement, à force.

Et puis, il y a un an à peu près, j’ai été infidèle. Une incartade avec Samy, un bel infirmier de 15 ans mon cadet, dont je n’imaginais que trop bien la peau douce contre la mienne, dont la bouche lourde et sensuelle provoquaient en moi un déferlement d’images obscènes et réveillaient l’envie de m’envoyer en l’air, comme ça, entre deux gardes. C’est sa manière de détailler mon décolleté, de rire légèrement trop fort à mes plaisanteries, sa précipitation à collaborer avec moi lors des opérations qui m’a donné des ailes. Nous nous regardions l’un l’autre, les yeux étincelants au dessus de nos masques en tulle verte, avec une avidité rare.

Tu ne dépasseras pas la limite de la séduction, me chuchotait une petite voix intérieure, tandis que je me caressais avec frénésie en pensant à lui, seule dans mon lit pour quelques heures, préférant me faire jouir pour la troisième fois plutôt que de me laisser aller à un sommeil profond. J’imaginais ses mains sur mon corps, sa belle bouche contre la mienne. Son érection contre ma cuisse. J’imaginais envelopper son sexe avec ma langue, lécher sa verge tendue, déboutonner ma blouse d’un geste franc, lui dévoiler ma culotte blanche (celle qui forme un si joli contraste avec ma peau noire, je me disais que ça le rendrait fou). Je l’imaginais poser sa main sur cette culotte, trempée, et m’enfoncer ses doigts. Je recommençais alors à me caresser, et plus je me masturbais en pensant à lui, plus ça devenait électrique entre nous. Nos frôlements, provoqués dans un simulacre de hasard parfaitement calculé, déclenchaient en moi une véritable marée de désir – au sens propre. Je n’en revenais pas de mouiller à ce point pour un homme avec qui rien de sexuel ne s’était encore produit. Je n’en revenais pas de me découvrir aussi salope, en fait. De faire exprès de déboutonner un peu plus ma blouse pour qu’il puisse contempler ma lourde poitrine. De mettre du rouge à lèvres fushia, pour dire : danse nuptiale. De ramener mes cheveux d’un coté à l’autre de ma nuque en le regardant droit dans les yeux, pour dire : j’ai envie de toi, putain, j’ai tellement envie de toi.

Alors évidemment, ça a fini par arriver. Un quart d’heure de libre. Tous les deux. En même temps. Notant cette possibilité sur le tableau des gardes, dès le matin. Se faire fine stratège, faire fi de l’inadvertance. Flipper à l’idée que ça puisse arriver. Flipper encore plus à l’idée que rien ne se passe. Lui glisser à l’oreille, d’une voix enrouée par l’audace : 14H30, salle 3.

Ouvrir la porte, le voir debout face à moi, souriant et tendu.

Fermer la porte. Lui rendre le sourire, ouvrir ma blouse, me mordre les lèvres, me dire, c’est fou comme je me sens timide tout à coup.

Il s’est précipité sur moi, m’a attrapée doucement par la nuque, et m’a embrassée. Je n’en revenais pas, de vivre cet instant qui avait tellement nourri mes fantasmes, et de trouver ça merveilleux. De vouloir encore sa langue contre la mienne, de vouloir encore sentir ses lèvres s’entrouvrir, de me sentir tellement excitée. Regretter même que le temps passe si vite, regretter de devoir calculer que si nous continuions à nous embrasser, rien de plus ne pourrait arriver.

Il s’est détaché de mes lèvres, m’a fixée, un regard de chaleur, un regard universel de désir. Une pièce mille fois jouée car inlassable jusque dans ses petites étincelles.

Tu es tellement belle.

Je me sentais incroyablement puissante. Sa jeunesse m’a émue. Il y a eu un moment de flottement, de ceux qui amènent les tsunamis, quand les vagues se retirent au loin. Il m’a amenée sur le lit – une couche au confort militaire, à dire vrai. Il a baissé ma culotte, et a poussé un gémissement de désir en écartant mes cuisses pour y plonger sa tête.

Jamais un homme ne m’avait léchée comme ça. Sa langue effleurait doucement mon sexe, avec une dévotion telle que ça m’a rendue dingue – il prenait tout son temps, il apposait sa bouche sur mes lèvres, comme pour lui donner un baiser. Je l’attrapais par les cheveux, je me retenais de crier, je me disais, je voudrais que ça dure toujours. Je mouillais sur son menton, et je visualisais sa belle bouche sensuelle luisante de mon plaisir, et ça m’excitait encore plus, l’idée de cette bouche magnifique sur ma chatte trempée.

Il m’a léchée avec tendresse. Il m’attrapait par les seins, caressait mes cuisses, enfonçait ses doigts. Parfois, le bruit des pas dans le couloir me ramenait à la réalité, j’avais peur qu’on nous surprenne, puis j’oubliais tout, ramenée à la millimétrie experte des coups de langue de Samy, suspendue à la prochaine montée d’extase qui ne manquait pas de soulever mon bassin au dessus du lit, oubliant même de le supplier de me prendre – ce pourquoi je concevrais d’énormes regrets, plus tard, quand ce quart d’heure avec la tête de Samy entre mes cuisses constituerait un réservoir d’images onanistes inépuisable.

Quand on a frappé à la porte, j’ai fermé les jambes et formulé d’une voix la plus naturelle possible : j’arrive! Une seconde!

Nous recommencerons, m’a dit Samy, s’essuyant le menton de sa manche, en riant de ma précipitation à refaire le lit, arranger ma coiffure, fermer ma blouse. Oh oui, j’ai adoré. J’ai envie qu’on recommence.

Alors, pendant plus d’un mois, mes gardes ont été ponctuées de merveilleux cunnilingus que me prodiguait Samy à la faveur d’un quart d’heure en commun. C’était si bon que nous ne songions pas, je crois, à modifier le déroulé de nos incartades.

Et puis, le plan d’austérité a forcé la direction de l’hopital à prendre des mesures sur la gestion du personnel. Voilà le genre de périphrase qu’affectionnent les gens qui ont du pouvoir pour nous pourrir la vie. Déjà que tout le monde était franchement épuisé, à courir dans une panique devenue quotidienne – calmer les fous qui atterrissent aux urgences faute de structure d’accueil valables, faire des points de suture par dizaines, s’occuper de la vieille dame à la hanche brisée qui attend depuis plus de six heures sur une chaise en plastique, supporter la vue d’enfants maltraités, le tout en enchainant des gardes sans faire de pauses, sans dormir ni manger, et voilà qu’on nous annonçait : « les gars; au vu de votre efficacité ces derniers temps, on a décidé qu’on était capables de faire mieux avec moins. Je ne vous dis pas que c’est de gaité de coeur, hein, évidemment. Ca va être dur, de se séparer de certains éléments. Vous savez bien que c’est pas nous qui tenons les cordons de la bourse. Mais on est fiers de vous, fiers de voir qu’on peut absorber une coupe budgétaire sans impacter la qualité de notre travail. Les patients avant tout. »

Samy a été transféré dans un autre service, et je ne l’ai plus revu. J’aurais pu songer à prendre son numéro, réserver un hôtel, ménager du temps rien qu’à nous, mais pour être honnête, il fallait déjà que je dorme – les journées au bloc avaient transmuté en un enfer indescriptible, j’étais tellement épuisée que je n’avais pas le temps de penser à lui.

Tout le monde était à bout. Les docteur-e-s, comme moi, les infirmier-e-s, évidemment, mais aussi les anesthésistes, les radiologues, les standardistes, les analystes, les gynéco, les cardio, enfin tout le monde quoi.

Alors, quand les syndicalistes ont évoqué la grève, cette fois, on les a écouté-e-s – et pas seulement pour être poli-e. Personne ne s’est dit, halala, toujours la même chanson, perdre une journée de salaire pour rien, manifester tout le monde s’en fout, et puis les malades ont besoin de nous. On les écoutait, les yeux cernés par les journées folles à l’hopital; et on a admis que ça ne pouvait pas durer comme ça. Peu importait, finalement, la couleur politique de la contestation, car il fallait que ça change. D’autant qu’avec la réforme des retraites, cette fois, tous les secteurs de l’hopital étaient touché-e-s : plus seulement les agent-e-s de nettoyage, ou les infirmiers : non, tout le monde. Moi même, me voir travailler jusqu’à plus de 70 ans dans ces conditions, ça relevait de la blague absolue. Version farce macabre.

On a décidé de rejoindre le cortège Sud Santé – une habitude prise au gré des dernières mobilisations, c’était ça ou le camion de la CGT qui diffusait des musiques vraiment trop convenues pour fédérer les troupes, et à Sud Santé, il y avait moins de monde, on se retrouvait entre gens qui se connaissent. Je discutais avec un collègue de Lariboisière en attendant que la manif parte, quand elle m’a abordée – Coucou, on s’est déjà vues à la marche féministe non?

Effectivement, son visage me disait quelque chose. J’ai détaillé ses traits fins, ses yeux verts, sa chevelure ébouriffée, et je n’ai pu m’empêcher de noter sa poitrine rebondie sous son sweat qui affichait « Smash the patriarchy ». De me dire, dis donc, elle est menue mais elle a une poitrine …

Non, je ne crois pas. Je n’ai pas le temps de manifester d’habitude. Elle a froncé les sourcils, alors je me suis sentie obligée d’ajouter : je suis médecin urgentiste.

Oh, c’est vrai? Moi je suis étudiante. En école d’infirmères. Jade, enchantée.

Et tu es féministe alors? ai-je lancé, pour ne pas interrompre la conversation, de peur qu’elle se détourne vers ses camarades, parce que l’échange me donnait une impression de fluidité agréable. Décidement, les infirmier-e-s, c’est ton truc, m’a chuchoté ma petite voix intérieure, sarcastique.

Bien sur! Pas toi? Je ne sais pas qui ne l’est pas, aujourd’hui, a rétorqué Jade. La vivacité de ses réponses m’étourdissait, me donnait la sensation d’être un peu has been. J’avais envie de l’impressionner, et pourtant, je me faisais l’effet d’une nana dépassée par les évènements.

Si si, évidemment. Enfin, je crois. Disons que je n’ai pas le temps; mais ça m’intéresse. Vraiment beaucoup. Et j’ai lâché, dans un élan de sincérité dont j’ai été la première étonnée : je crois que j’ai encore du chemin à faire là dessus. Tu vois, j’ai beau admirer Simone de Beauvoir, Michelle Obama, Virginie Despentes, j’ai beau croire très fort en l’égalité hommes femmes, je me regarde au quotidien, avec mon mari par exemple, et bon, sans rentrer dans les détails, mais c’est pas forcément la joie. Je me rends compte que je fais tout à la maison, par exemple, et je n’ose pas aborder le sujet – parler des taches ménagères en couple, je sais pas, c’est comme admettre la fin de la magie. Je ne peux pas dire que je suis vraiment féministe, du coup.

Ah, tu es hétéro, c’est pour ça, a déclaré Jade avec un clin d’oeil.

Je suis restée interdite. Elle est donc lesbienne, a affirmé ma voix intérieure, et tout d’un coup, l’image du corps nu de Jade se frottant sur une femme s’est imprimée dans ma rétine, déclenchant une marée de visualisations que je ne parvenais pas à stopper. Jade qui offre ses gros seins à la bouche d’une femme. LJade qui enfonce ses doigts dans ma culotte. Jade qui retire la sienne pour me montrer sa toison auburn. Jade qui me caresse les fesses….

Allez je rigole, c’est pas grave d’être hétéro tu sais, ça se soigne il parait. Elle m’a attrapée par le bras, avec une fermeté qui ne manquait pas de dérision, et a chuchoté pour éviter qu’on ne l’entende : surtout pour une belle femme comme toi. Ca se soigne facilement je pense.

(A suivre)

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