Manif incandescente (2)

(1ere partie de la nouvelle ici)

Alors que nous progressons lentement vers la place de la Nation, je note que je suis toujours aussi surprise par la grande effervescence qui règne dans les débuts de manif. Et j’adore cette bigarrure d’énergies politiques, ça me galvanise. Ca me conforte dans le fait de perdre une journée de salaire sans pour autant aller faire une sieste.

Il y a les motivé-es qui diffusent des tracts, à la volée, déjà enthousiastes avant même que les premiers fumigènes ne soient lancés.

Il y a les visages graves, parfois moustachus, parfois terriblement jeunes, des banderoles aux messages hilarants, des déguisements, des fanfares, des saucisses, des caméras, des k-way noirs, des familles, des syndicalistes vieillissants, des lycéen-ne-s qui chantent des slogans anti fascistes en toutes circonstances.

Un arrière plan divertissant et réconfortant, mais qui ne suffit pas à ôter de mon imagination des fulgurances érotiques de Jade, que je viens de rencontrer. Jade, l’infirmière à la poitrine rebondie. Ses yeux verts, sa malice. Ses pommettes hautes, veloutées, ses regards en coin, sa chevelure auburn qui encadre son visage animé – surtout en ce moment, alors qu’elle me parle de la cause féministe, non sans m’effleurer le bras ou me considérer d’un petit air moqueur, comme pour dire, je sais que je te plais. J’essaie de l’écouter au maximum, pour être à même de répondre ensuite sans être à côté de la plaque, mais je focalise sur ses lèvres roses, sur le bout de sa langue qui pointe entre ses dents, et que je n’imagine que trop bien pointer …

Non mais parce que tu vois, tant que le gap orgasmique existera, je ne vois pas comment les femmes vont pouvoir se libérer vraiment de l’oppression. Les femmes hétéros jouissent moins que toutes les autres catégories : moins que les gouines, moins que les PD, moins que les mecs hétéros. C’est fou hein quand même? C’est bien qu’il y a quelque chose qui ne va pas? Je ne dis pas qu’on est obligé-e-s de jouir tous les jours, mais là quand même, question statistiques, ça fait peur!

Elle me lance un petit clin d’oeil, tandis que je rougis d’un coup. Je ne sais quoi dire, tout cela me semble trop intime pour être abordé comme ça, a fortiori avec une inconnue.

Allez, détends toi, je te demande pas de me raconter ta vie.. Seulement, si tu veux boire un verre après la manif, et me parler de toi, ou de ce que tu voudras, ou même de ne rien raconter du tout, ça me ferait plaisir. Je file en cortège de tête, les manifs à la papa derrière le camion saucisses très peu pour moi.

Elle m’épèle son numéro avant de filer gaiement avec ses copines dans la foule.

Je n’ose pas m’approcher du cortège de tête – en tant que médecin, je ne connais que trop bien les effets nocifs des gaz sur la santé, sans parler de la violence policière devenue coutumière pour peu qu’on soit mal placé-e, qu’on soit là au mauvais moment. Aussi je reste sagement derrière mon camion, discutant avec mes collègues de l’hôpital, essayant de faire contre mauvaise fortune bon coeur lorsque le cortège est bloqué par les gaz et que nous devons attendre avant de repartir. Un message à Jade, pour lui proposer un verre près de République, m’aide à être philosophe….

18 heures. Un café pas trop chic ni trop fréquenté. Nous avons l’air de deux copines qui se retrouvent après la manif, pour boire un vin chaud. Je me sens soudain gênée, d’être là à draguer une femme. Comment allons nous faire pour nous embrasser? Je n’ai jamais fait ça avec une nana. Si quelqu’un se moque de nous, ou pire encore, se mettait à nous agresser?

J’habite juste à côté, déclare Jade en écrasant sa cigarette, comme si elle lisait dans mes pensées. On monte? J’ai de la bière à la maison. Et tandis que nous montons l’escalier, je ne peux m’empêcher de mater son cul, moulé dans un pantalon noir. De m’imaginer attraper ses hanches et la pénétrer. De la faire crier. De la voir me supplier de rentrer en elle, encore et encore.

Nous buvons une bière, et Jade me parle de sa vie, de son quotidien en école d’infirmières, j’évoque pour ma part les journées harassantes à l’hôpital.

Allez, je t’avoue, j’ai envie de t’embrasser. Tu en as envie toi aussi?

Oui. Enormément. J’ai envie de sentir ta langue contre la mienne.

C’est un baiser langoureux, chargé de promesses, de sous entendus.

Je voudrais que tu enlèves ton pull. Je voudrais caresser tes seins.

Les seins de Jade sont énormes. Leur forme en poire, leurs aréoles roses, m’évoquent un havre de paix, et je me vois en train de les lui lécher, comme un animal. Je lui mordille les tétons, doucement, je teste ; je m’étonne d’être tellement à l’aise. De ne pas me poser trop de questions, de ne pas me sentir si débutante que ça.

Tu veux bien enlever tes vêtements? Oui, je vais me mettre toute nue, et tu vas me regarder.

Les habits éparpillés sur le sol encadrent son corps pâle, d’une blancheur éclatante. J’admire son ventre rond, ses seins doux. J’approche ma main de ses cuisses, les effleure : comme tu es douce. Comme tu es belle.

Elle ne dit plus rien, et prend ma main pour la poser sur son pubis. Je sens ses poils sous ma paume, et je descends doucement, je l’embrasse en même temps que je commence à sentir sa chatte humide dans ma main. Et ça m’excite terriblement. J’aurais envie de rester là, comme ça, les doigts sur sa chatte douce et trempée, à l’embrasser, à voir ses joues rosir ; aussi parce que je ne sais plus quoi faire. Une légère panique m’envahit alors : que dois-je faire pour la satisfaire? Quels gestes , pour lui mettre un doigt par exemple? dois-je me caler sur mon propre plaisir, ou bien me fier à mon intuition, à mon empathie?

Je crois que je veux que tu me guides, Jade. C’est ma première fois avec une fille.

Oh, tant mieux. Rien ne m’excite plus qu’une hétéro débutante. Petit clin d’oeil, qui signe la dérision. Elle me déshabille en me fixant de ses yeux espiègles. Je sais y faire. Je vais te faire jouir, tu vas voir. Tu vas adorer ça. Je vais te rendre accro, accro à moi, à mes mains, à ma langue.

Elle m’allonge sur le canapé, embrasse mon cou, mes oreilles, puis mes seins. Elle les soupèse, les admire, les embrasse. Tu es sacrément bonne quand même. Je sens contre moi sa peau douce, je sens même l’humidité de son entrejambe tandis qu’elle écarte doucement mes cuisses, dévoilant mon sexe. Elle le presse de sa main, en apprécie la texture, approche la main de mon visage et me caresse de sa paume en disant, regarde comme tu sens bon….

Alors, elle fait quelque chose d’incroyable, qui déclenche en chacune de mes cellules un plaisir inédit. Elle frotte sa chatte contre la mienne, comme un homme en fait, dans un mouvement très masculin. Je gémis fort, parce que la sensation est à la fois douce et puissante, je gémis fort parce que je ne m’y attendais pas – elle se frotte fort, son clitoris tout gonflé contre ma vulve trempée. Pour moi, le sexe entre femmes – entrevu à l’occasion de quelques films pornos – ne ressemble pas à ça : se lécher, oui, se mettre des doigts, mais mimer la pénétration et en tirer autant de plaisir, ça me parait complètement fou.

Tu aimes ça hein? tu adores même. Je le vois. Oh que oui, j’adore, continue, je t’en supplie. Ne t’arrête surtout pas. Tu adores que je te prenne comme une salope, avoue. Oui, c’est vrai. tais toi, continue.

Son souffle s’accélère au dessus de moi, tandis qu’elle continue à se frotter, de plus en plus fort ; et je sens le plaisir monter par vagues, progressivement, jusqu’à ce que des flashes en moi – la chatte de Jade trempée, ses gros seins qui s’agitent au dessus de moi, sa main qui sent encore mon sexe sur mon cou – défilent et me renversent dans un autre monde, un monde où je me fous de la tête que j’ai quand je baise, un monde où je ne pense ni à l’hôpital ni à l’heure du réveil le lendemain. Un monde où seul mon plaisir a de l’importance. Un monde où j’atteins l’orgasme, pour la première fois de ma vie, un orgasme qu’on ne simule pas, où on crie parce qu’on ne peut pas s’en empêcher. Je la sens accélérer et décharger, dans un dernier mouvement, au dessus de moi. Un liquide chaud se répand sur mes cuisses.

Elle s’étend sur moi pour reprendre son souffle et me propose en riant une serviette pour m’essuyer. Je suis fontaine! Dit-elle en allant dans la salle de bains. Je réponds : oui, j’avais remarqué! Et j’adore ça… Même si je suis un peu surprise, pour moi c’était un mythe.

La tête de Jade, étonnée, apparait par l’encadrure de la salle de bains. Attends, tu es médecin, et tu ne connais pas l’orgasme fontaine? Eh bien non… je me tais, embarrassée. Jade me donne la sensation d’être une petite scout timorée alors qu’elle est bien plus jeune que moi. Ah tu vois ce que je te disais tout à l’heure sur le gap orgasmique?

Tu crois que je peux être fontaine, moi aussi?

Ca je ne sais pas. C’est à toi de le savoir, c’est à toi de te lâcher, de ne pas avoir peur de t’abandonner. Mais je peux t’aider. Attends, j’arrive.

Jade revient de la salle de bains avec une serviette éponge dans la main et un gode ceinture autour de la taille. Je lance un rire gêné – l’objet me parait gros, artificiel, et pourtant, voir Jade affublée d’un strap-on me fait mouiller – ses seins, sa toison rousse, le harnais de cuir, son regard amusé me font penser qu’on peut vraiment s’éclater, elle et moi.

Allez rigole, t’es pas habituée mais tu vas adorer ça. Je vais jouer au mec, tu vas voir. Je suis sure que tu aimes être dominée.

Oh lala non. je n’aime pas la douleur, moi tu sais.

Mais t’es vraiment une débutante en fait! Je ne parle pas de contrainte, et encore moins de douleur. Je parle de donner des ordres, gentiment. De prendre le dessus, pour t’aider à t’abandonner. De jouer, pour te faire lâcher ton mental.

D’accord. Je suis Ok pour essayer. Mais si ça ne me plait pas je te le dirai d’accord?

Evidemment. J’espère bien, que tu me le diras, et je serai à ton écoute.

Elle s’approche lentement de moi. Des gestes étudiés. Un félin, avec le gode qui balance de gauche à droite, et j’essaie de ne pas rire.

Au lieu de rire, tu vas commencer à me sucer, si tu es d’accord.

Hmmm, je veux bien essayer. Au début, le gout du gode me déconcerte, mais le jeu, la force psychologique de ce geste – sucer Jade, la sentir me caresser les cheveux, l’entendre me dire : remue un peu ton joli cul, provoque en moi une excitation rare. Je me sens à sa merci, en confiance. Ouvre un peu tes cuisses, me dit-elle.

Elle caresse mon sexe doucement, du bout des doigts. Passe sur les petites lèvres, et déclare : vu comment tu mouilles abondamment, ça m’étonnerait que tu ne sois pas fontaine. Mais pour ça, je vais te torturer. Doucement. Gentiment. Je vais te faire languir ma belle, et tu n’auras pas le droit de jouir, jusqu’à ce que je décide qu’il en soit autrement.

Je ferme les yeux et abandonne mon entrejambe à sa bouche, qui reste à la lisière de mon sexe, qui m’effleure de sa langue, sans y aller franchement. C’est délicieux, de sentir son souffle ainsi. Délicieux, d’imaginer qu’une seconde après, elle me léchera peut être. Mais elle attend. Elle reste ainsi, à humer ma chatte, sans pour autant entamer quoi que ce soit. Elle eflleure mes cuisses de sa langue, fait le tour de mon clitoris : effectivement, elle me fait languir. Effectivement, je murmure : allez, s’il te plait, lèche-moi, j’en ai vraiment trop envie. Je ne suis pas sure, non, que tu en aies encore assez envie.

Elle monte légèrement sur mon ventre et me lèche sous le nombril, tandis que je sens sa poitrine frotter doucement sur mon pubis. Même mes cuisses sont trempées, je patiente tandis qu’elle descend, avec sa langue, en prenant tout son temps.

Et enfin, je sens la texture veloutée de sa bouche sur ma chatte toute gonflée de plaisir. Je vois ses yeux se fermer de délectation tandis qu’elle me lèche. Une marée s’élève au creux de mon bas ventre. C’est alors que je sens sa main s’introduire dans mon sexe : je vais y aller fort, si ça te va, me prévient elle. Et sa main fait monter une nouvelle contrée d’extase, je sens une pression qui grandit au niveau de mon pubis, je l’attrape par les cheveux pour qu’elle continue à me faire sentir sa langue. Jade s’arrête et sourit, les lèvres luisantes de ma mouille : ca te plait hein ? tu vois là, je suis sure que tu vas jouir. Mais continue, ne t’arrête pas! J’ai crié, et ça la fait marrer. Allez d’accord, j’arrête de te faire languir. Elle plonge de nouveau entre mes cuisses ; je sens sa langue tendre sur mon clitoris, et sa main ferme dans mon vagin. Elle accélère le mouvement, et maintient mon bassin de son autre main : je décharge dans un gémissement et sens une flaque s’arrondir sous moi. Tu vois que tu es fontaine! Dit elle en s’essuyant le menton, et on rigole de nouveau. C’était trop bon! Viens là, je veux t’embrasser, te remercier, te célébrer. Je veux sentir ton menton mouillé contre moi.

Maintenant, tu vas tout inonder pendant que je te baise.

Je ne sais combien de fois j’ai joui, cette nuit, sur son canapé, sur son visage, sur son gode, sur ses fesses même, tandis que je la retournais pour me frotter contre son cul rebondi.

Nous n’avons pas dormi. Je lui ai léché la chatte pour la première fois après que le soleil se soit levé. Sa belle chatte qui coulait dans ma bouche. C’était fou, incroyable, et je ne culpabilisais même pas au petit matin, quand je suis rentrée chez moi et que j’ai découvert Paul, les traits tirés, le téléphone à la main, encore en pyjama.

Où étais tu? Mais tu es folle! Je croyais que tu étais partie en garde à vue!

( A suivre)

Manif incandescente (1) :

Tout avait commencé le 5 décembre 2019, premier jour d’une mobilisation générale de grande ampleur contre la réforme des retraites – et dans une synchronicité assez magique, jour de ma découverte de l’orgasme. Comme si mon corps, à l’image d’un mouvement collectif refusant de s’aliéner à un travail pénible lorsqu’on se fait décidément trop vieux pour faire autre chose que s’octroyer de douces journées tissées de plaisirs gratuits (c’est ma vision de moi en dame âgée, une sorte de Whoopi Goldberg devenue épicurienne incontrolable), comme si mon corps donc s’émancipait lui aussi d’un carcan devenu insupportable : simuler le plaisir pour apaiser les tensions conjugales, lors de rapports sexuels anecdotiques, dénués à la fois de romantisme et de sensations fortes, dont la durée reste suffisamment courte pour préserver l’estime de moi-même, forcée de jouer l’extase pour quelques minutes seulement, le temps que mon mari pousse de grands râles derrière moi avant de s’affaisser sur le lit et de s’endormir comme un bienheureux (tandis que j’hésite parfois à me masturber discrètement pour me faire jouir).

Paul savait pourtant me baiser. Fut un temps. Au début, sa chemise entrouverte sur son cou nervuré comme un taureau, cette machoire carrée qui signe assez invariablement l’ambition masculine, sa manière de m’agripper par les hanches pour me retourner sur le lit et me prendre sans ménagements m’excitaient au plus haut point. Dans l’urgence qu’il semblait mettre dans chacune de nos levrettes – sa position préférée, celle qui lui permettait de me mater les fesses, de me les caresser, de les prendre dans la main avant de décharger copieusement sur elles – je lisais l’empressement de l’amour. Je me racontais que jamais aucun homme ne m’avait désirée comme ça. J’étais flattée de me voir ainsi retournée et prise « sauvagement », donc avec force, rapidité. J’aimais ça, le contraste entre la brutalité de nos rapports et l’intimité tendre qui nous reliait par ailleurs.

Il faut admettre aussi qu’à l’époque, j’étais un peu naïve. Pour ne pas dire complètement neuneu. Je croyais en la vertu de l’effort, du compromis, en amour déjà – et dans tous les autres domaines de ma vie. Je pensais qu’il fallait arrondir les angles, préserver les autres, éviter les conflits. Une bonne fille quoi. Obéissante, douce, écartant les cuisses sans trop se poser de question ; je me disais que si mon mari éprouvait une quelconque frustration avec moi, il finirait par aller voir ailleurs.

Et puis, rapidement, mon métier de docteure urgentiste a pris beaucoup de place dans mon existence. Entre les nuits de garde, l’atmosphère apocalyptique perpétuelle qui ne manque pas de régner au bloc, la fatigue nerveuse (se réveiller en pleine nuit, est-ce que je ne suis pas passée à côté d’un problème plus grave avec la dernière patiente), les occasions de faire l’amour avec Paul se sont faites aussi improbables qu’un régime politique sans corruption.

On est devenus riches, en plus, et on a remplacé les plaisirs de la chair par une autre forme de sensualité : de bons restos. Un plaid moelleux pour le canapé. Des vacances idylliques au soleil. Une aisance au quotidien. Un confort trompeur, pour adoucir les cadences infernales de nos semaines trop chargées. Bien sur que ça finissait par me manquer, le sexe, mais je n’y pensais plus tellement, à force.

Et puis, il y a un an à peu près, j’ai été infidèle. Une incartade avec Samy, un bel infirmier de 15 ans mon cadet, dont je n’imaginais que trop bien la peau douce contre la mienne, dont la bouche lourde et sensuelle provoquaient en moi un déferlement d’images obscènes et réveillaient l’envie de m’envoyer en l’air, comme ça, entre deux gardes. C’est sa manière de détailler mon décolleté, de rire légèrement trop fort à mes plaisanteries, sa précipitation à collaborer avec moi lors des opérations qui m’a donné des ailes. Nous nous regardions l’un l’autre, les yeux étincelants au dessus de nos masques en tulle verte, avec une avidité rare.

Tu ne dépasseras pas la limite de la séduction, me chuchotait une petite voix intérieure, tandis que je me caressais avec frénésie en pensant à lui, seule dans mon lit pour quelques heures, préférant me faire jouir pour la troisième fois plutôt que de me laisser aller à un sommeil profond. J’imaginais ses mains sur mon corps, sa belle bouche contre la mienne. Son érection contre ma cuisse. J’imaginais envelopper son sexe avec ma langue, lécher sa verge tendue, déboutonner ma blouse d’un geste franc, lui dévoiler ma culotte blanche (celle qui forme un si joli contraste avec ma peau noire, je me disais que ça le rendrait fou). Je l’imaginais poser sa main sur cette culotte, trempée, et m’enfoncer ses doigts. Je recommençais alors à me caresser, et plus je me masturbais en pensant à lui, plus ça devenait électrique entre nous. Nos frôlements, provoqués dans un simulacre de hasard parfaitement calculé, déclenchaient en moi une véritable marée de désir – au sens propre. Je n’en revenais pas de mouiller à ce point pour un homme avec qui rien de sexuel ne s’était encore produit. Je n’en revenais pas de me découvrir aussi salope, en fait. De faire exprès de déboutonner un peu plus ma blouse pour qu’il puisse contempler ma lourde poitrine. De mettre du rouge à lèvres fushia, pour dire : danse nuptiale. De ramener mes cheveux d’un coté à l’autre de ma nuque en le regardant droit dans les yeux, pour dire : j’ai envie de toi, putain, j’ai tellement envie de toi.

Alors évidemment, ça a fini par arriver. Un quart d’heure de libre. Tous les deux. En même temps. Notant cette possibilité sur le tableau des gardes, dès le matin. Se faire fine stratège, faire fi de l’inadvertance. Flipper à l’idée que ça puisse arriver. Flipper encore plus à l’idée que rien ne se passe. Lui glisser à l’oreille, d’une voix enrouée par l’audace : 14H30, salle 3.

Ouvrir la porte, le voir debout face à moi, souriant et tendu.

Fermer la porte. Lui rendre le sourire, ouvrir ma blouse, me mordre les lèvres, me dire, c’est fou comme je me sens timide tout à coup.

Il s’est précipité sur moi, m’a attrapée doucement par la nuque, et m’a embrassée. Je n’en revenais pas, de vivre cet instant qui avait tellement nourri mes fantasmes, et de trouver ça merveilleux. De vouloir encore sa langue contre la mienne, de vouloir encore sentir ses lèvres s’entrouvrir, de me sentir tellement excitée. Regretter même que le temps passe si vite, regretter de devoir calculer que si nous continuions à nous embrasser, rien de plus ne pourrait arriver.

Il s’est détaché de mes lèvres, m’a fixée, un regard de chaleur, un regard universel de désir. Une pièce mille fois jouée car inlassable jusque dans ses petites étincelles.

Tu es tellement belle.

Je me sentais incroyablement puissante. Sa jeunesse m’a émue. Il y a eu un moment de flottement, de ceux qui amènent les tsunamis, quand les vagues se retirent au loin. Il m’a amenée sur le lit – une couche au confort militaire, à dire vrai. Il a baissé ma culotte, et a poussé un gémissement de désir en écartant mes cuisses pour y plonger sa tête.

Jamais un homme ne m’avait léchée comme ça. Sa langue effleurait doucement mon sexe, avec une dévotion telle que ça m’a rendue dingue – il prenait tout son temps, il apposait sa bouche sur mes lèvres, comme pour lui donner un baiser. Je l’attrapais par les cheveux, je me retenais de crier, je me disais, je voudrais que ça dure toujours. Je mouillais sur son menton, et je visualisais sa belle bouche sensuelle luisante de mon plaisir, et ça m’excitait encore plus, l’idée de cette bouche magnifique sur ma chatte trempée.

Il m’a léchée avec tendresse. Il m’attrapait par les seins, caressait mes cuisses, enfonçait ses doigts. Parfois, le bruit des pas dans le couloir me ramenait à la réalité, j’avais peur qu’on nous surprenne, puis j’oubliais tout, ramenée à la millimétrie experte des coups de langue de Samy, suspendue à la prochaine montée d’extase qui ne manquait pas de soulever mon bassin au dessus du lit, oubliant même de le supplier de me prendre – ce pourquoi je concevrais d’énormes regrets, plus tard, quand ce quart d’heure avec la tête de Samy entre mes cuisses constituerait un réservoir d’images onanistes inépuisable.

Quand on a frappé à la porte, j’ai fermé les jambes et formulé d’une voix la plus naturelle possible : j’arrive! Une seconde!

Nous recommencerons, m’a dit Samy, s’essuyant le menton de sa manche, en riant de ma précipitation à refaire le lit, arranger ma coiffure, fermer ma blouse. Oh oui, j’ai adoré. J’ai envie qu’on recommence.

Alors, pendant plus d’un mois, mes gardes ont été ponctuées de merveilleux cunnilingus que me prodiguait Samy à la faveur d’un quart d’heure en commun. C’était si bon que nous ne songions pas, je crois, à modifier le déroulé de nos incartades.

Et puis, le plan d’austérité a forcé la direction de l’hopital à prendre des mesures sur la gestion du personnel. Voilà le genre de périphrase qu’affectionnent les gens qui ont du pouvoir pour nous pourrir la vie. Déjà que tout le monde était franchement épuisé, à courir dans une panique devenue quotidienne – calmer les fous qui atterrissent aux urgences faute de structure d’accueil valables, faire des points de suture par dizaines, s’occuper de la vieille dame à la hanche brisée qui attend depuis plus de six heures sur une chaise en plastique, supporter la vue d’enfants maltraités, le tout en enchainant des gardes sans faire de pauses, sans dormir ni manger, et voilà qu’on nous annonçait : « les gars; au vu de votre efficacité ces derniers temps, on a décidé qu’on était capables de faire mieux avec moins. Je ne vous dis pas que c’est de gaité de coeur, hein, évidemment. Ca va être dur, de se séparer de certains éléments. Vous savez bien que c’est pas nous qui tenons les cordons de la bourse. Mais on est fiers de vous, fiers de voir qu’on peut absorber une coupe budgétaire sans impacter la qualité de notre travail. Les patients avant tout. »

Samy a été transféré dans un autre service, et je ne l’ai plus revu. J’aurais pu songer à prendre son numéro, réserver un hôtel, ménager du temps rien qu’à nous, mais pour être honnête, il fallait déjà que je dorme – les journées au bloc avaient transmuté en un enfer indescriptible, j’étais tellement épuisée que je n’avais pas le temps de penser à lui.

Tout le monde était à bout. Les docteur-e-s, comme moi, les infirmier-e-s, évidemment, mais aussi les anesthésistes, les radiologues, les standardistes, les analystes, les gynéco, les cardio, enfin tout le monde quoi.

Alors, quand les syndicalistes ont évoqué la grève, cette fois, on les a écouté-e-s – et pas seulement pour être poli-e. Personne ne s’est dit, halala, toujours la même chanson, perdre une journée de salaire pour rien, manifester tout le monde s’en fout, et puis les malades ont besoin de nous. On les écoutait, les yeux cernés par les journées folles à l’hopital; et on a admis que ça ne pouvait pas durer comme ça. Peu importait, finalement, la couleur politique de la contestation, car il fallait que ça change. D’autant qu’avec la réforme des retraites, cette fois, tous les secteurs de l’hopital étaient touché-e-s : plus seulement les agent-e-s de nettoyage, ou les infirmiers : non, tout le monde. Moi même, me voir travailler jusqu’à plus de 70 ans dans ces conditions, ça relevait de la blague absolue. Version farce macabre.

On a décidé de rejoindre le cortège Sud Santé – une habitude prise au gré des dernières mobilisations, c’était ça ou le camion de la CGT qui diffusait des musiques vraiment trop convenues pour fédérer les troupes, et à Sud Santé, il y avait moins de monde, on se retrouvait entre gens qui se connaissent. Je discutais avec un collègue de Lariboisière en attendant que la manif parte, quand elle m’a abordée – Coucou, on s’est déjà vues à la marche féministe non?

Effectivement, son visage me disait quelque chose. J’ai détaillé ses traits fins, ses yeux verts, sa chevelure ébouriffée, et je n’ai pu m’empêcher de noter sa poitrine rebondie sous son sweat qui affichait « Smash the patriarchy ». De me dire, dis donc, elle est menue mais elle a une poitrine …

Non, je ne crois pas. Je n’ai pas le temps de manifester d’habitude. Elle a froncé les sourcils, alors je me suis sentie obligée d’ajouter : je suis médecin urgentiste.

Oh, c’est vrai? Moi je suis étudiante. En école d’infirmères. Jade, enchantée.

Et tu es féministe alors? ai-je lancé, pour ne pas interrompre la conversation, de peur qu’elle se détourne vers ses camarades, parce que l’échange me donnait une impression de fluidité agréable. Décidement, les infirmier-e-s, c’est ton truc, m’a chuchoté ma petite voix intérieure, sarcastique.

Bien sur! Pas toi? Je ne sais pas qui ne l’est pas, aujourd’hui, a rétorqué Jade. La vivacité de ses réponses m’étourdissait, me donnait la sensation d’être un peu has been. J’avais envie de l’impressionner, et pourtant, je me faisais l’effet d’une nana dépassée par les évènements.

Si si, évidemment. Enfin, je crois. Disons que je n’ai pas le temps; mais ça m’intéresse. Vraiment beaucoup. Et j’ai lâché, dans un élan de sincérité dont j’ai été la première étonnée : je crois que j’ai encore du chemin à faire là dessus. Tu vois, j’ai beau admirer Simone de Beauvoir, Michelle Obama, Virginie Despentes, j’ai beau croire très fort en l’égalité hommes femmes, je me regarde au quotidien, avec mon mari par exemple, et bon, sans rentrer dans les détails, mais c’est pas forcément la joie. Je me rends compte que je fais tout à la maison, par exemple, et je n’ose pas aborder le sujet – parler des taches ménagères en couple, je sais pas, c’est comme admettre la fin de la magie. Je ne peux pas dire que je suis vraiment féministe, du coup.

Ah, tu es hétéro, c’est pour ça, a déclaré Jade avec un clin d’oeil.

Je suis restée interdite. Elle est donc lesbienne, a affirmé ma voix intérieure, et tout d’un coup, l’image du corps nu de Jade se frottant sur une femme s’est imprimée dans ma rétine, déclenchant une marée de visualisations que je ne parvenais pas à stopper. Jade qui offre ses gros seins à la bouche d’une femme. LJade qui enfonce ses doigts dans ma culotte. Jade qui retire la sienne pour me montrer sa toison auburn. Jade qui me caresse les fesses….

Allez je rigole, c’est pas grave d’être hétéro tu sais, ça se soigne il parait. Elle m’a attrapée par le bras, avec une fermeté qui ne manquait pas de dérision, et a chuchoté pour éviter qu’on ne l’entende : surtout pour une belle femme comme toi. Ca se soigne facilement je pense.

(A suivre)